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Le Premier ministre Trudeau: comprend-il la crise climatique? Une lettre ouverte écrite par E4A

E4A a envoyé une lettre au premier ministre au sujet de son leadership en matière de changement climatique, mais nous n’avons reçu aucune réponse. Nous publions donc la lettre ci-dessous et ici

 

 

 

 

 

Le Très Honorable Justin Trudeau, P.C., M.P., Premier ministre du Canada

cc: L’hon. Catherine McKenna, Ministre de l’Environnement et du Changement climatique, L’hon. Marc Garneau, Ministre des Transports, L’hon. Dominic Leblanc, Ministre des Pêches, des Océans et de la Garde côtière canadienne, L’hon. Carolyn Bennett, Ministre des Affaires autochtones et du Nord, L’hon. Jim Carr, Ministre des Ressources naturelles, Conseil privé de la Reine pour le Canada

 

26 mai 2017

Monsieur le Premier ministre,

Nous formons un partenariat de recherche composé de chercheurs, d’étudiants gradués et de militants de la société civile engagés dans l’objectif de réorienter la relation entre l’être humain et la Terre. Notre démarche est fondée sur un constat sans équivoque: l’activité humaine dégrade systématiquement les systèmes nécessaires à la vie sur la planète. Pourtant, les normes et les institutions existantes s’appuient encore sur des systèmes de pensée qui ne sont pas adaptés à la situation dans laquelle nous vivons. En nous basant sur une nouvelle synthèse des sciences contemporaines, de l’économie et des sciences humaines, nous cherchons à réconcilier ces disciplines fragmentées et à trouver des pistes de solution pour un monde où la relation des humains avec le reste de la communauté du vivant sur Terre puisse être mutuellement bénéfique.

Tout d’abord, nous voudrions exprimer nos remerciements. Votre leadership a permis de démuseler les scientifiques canadiens et a permis d’accroître significativement le soutien à une variété d’initiatives de recherche. Néanmoins, plusieurs de vos propos énoncés dans votre récent discours donné à la « CERAWeek », à Houston, nous paraissent problématiques. Permettez-nous d’en expliquer les raisons.

  • « Nous démontrons que leadership environnemental et croissance économique sont inséparables, qu’ils vont de pair »

Le besoin d’une croissance économique perpétuelle pouvant protéger l’environnement est un mythe couramment évoqué mais profondément biaisé. Nous vivons désormais dans un monde marqué par les limites planétaires : l’augmentation de l’échelle de l’activité humaine pousse les systèmes qui créent et maintiennent la vie sur Terre au-delà de leurs capacités. Les crises convergentes auxquelles nous faisons face, incluant des changements climatiques catastrophiques, une perte de biodiversité rapide et un épuisement généralisé des ressources, sont des symptômes inévitables de la poursuite de la croissance sans limites. En tant que société moderne cherchant à trouver sa place dans la communauté du vivant, cet objectif de croissance ne fera que prolonger et éloigner les ajustements qui doivent inévitablement être apportés. La croissance n’a pas su tenir ses promesses d’un monde meilleur pour tous sans détériorer, au passage, la biosphère d’une manière inacceptable. Nous devons emprunter une voie différente, adopter une nouvelle vision.

  • « Aucun pays, découvrant 173 milliards de barils de pétrole dans le sol, déciderait de les y laisser »

Aussi difficile que cela puisse paraître, c’est exactement ce que les nations du monde entier doivent faire si nous voulons préserver une planète habitable. En tant que garant d’une des plus grandes réserves de combustibles fossiles au monde, le Canada doit être parmi les premières nations à franchir cette courageuse étape et rendre possible l’inimaginable. Dans le budget carbone restreint qui nous est encore disponible, une importante partie des réserves utilisables restantes doit être expressément conservée afin de construire un système d’énergies renouvelables pour l’avenir. Ces réserves importantes ne peuvent être traitées en tant que simple commodité d’exportation, commercialisée et envoyée aux quatre coins du monde pour répondre à une consommation excessive. En phase avec nos meilleures connaissances scientifiques, une transition sensée vers les énergies renouvelables sera difficile et nécessite le courage de s’éloigner, de manière décisive, des vestiges du passé.

Alors que le monde approche rapidement des seuils de réchauffement dangereux, nous n’avons même pas entamé les diminutions, pourtant nécessaires, de nos émissions de gaz à effet de serre. En mai 2017, la concentration de dioxyde de carbone dans l’atmosphère s’élevait à 410 parties par million, un niveau jamais atteint depuis des millions d’années. Nous entrainons désormais le système climatique mondial vers un régime que les humains n’ont jamais connu. L’humanité ne peut émettre plus que 350 milliards de tonnes de dioxyde de carbone afin de limiter le réchauffement climatique à 1.5° Celsius, ou 800 milliards de tonnes, pour rester en dessous de 2° Celsius. Au regard des émissions mondiales projetées, ces seuils seront atteints dans les prochaines décennies. Cela signifie que presque 70 % des réserves mondiales connues de charbon, de pétrole et de gaz naturel doivent nécessairement rester dans le sol, pour que le réchauffement climatique soit limité à 2° Celsius. Nous n’avons évidemment que peu de temps pour entamer ce processus difficile de redéfinition et de transformation de nos modes de vie.

Comme vous le savez, le Canada, avec sa Contribution Prévue Déterminée au niveau National, s’est fixé comme objectif une réduction de 30 %, d’ici 2030, de ses émissions de gaz à effet de serre par rapport aux niveaux de 2005. L’avancement vers cet objectif nécessite une baisse immédiate et contrôlée de la production et de la consommation de combustibles fossiles. La poursuite de la croissance du secteur pétrolier et gazier est désormais incompatible avec un climat propice à la vie, et revient à tenter d’avoir le beurre et l’argent du beurre. Comme l’ont démontré de nombreuses analyses indépendantes, les objectifs adoptés par le Canada requièrent un processus de dé-carbonisation immédiat. Des organismes comme le Parkland Institute et le Oil Change International, mais aussi des ministères et organismes gouvernementaux comme Environnement Canada et le Bureau du vérificateur général du Canada, sont arrivés à la conclusion que le développement de l’industrie des sables bitumineux est incompatible avec les politiques fédérales en matière de climat.

  • Vous mettez en avant la capture et le stockage du carbone comme une solution émergente

Les technologies à “émissions négatives” ne répondent pas, pour l’instant, aux attentes placées en elles et n’y répondront peut-être jamais. La capture et la séquestration du carbone, en particulier, est loin de tenir ses promesses : elle augmente de manière importante la consommation de carburant, elle ne peut être pratiquée que dans certaines zones aux conditions géologiques favorables, et elle reste fondamentalement non rentable. Tant que nous n’aurons pas trouvé les moyens d’extraire le carbone de l’atmosphère et de le stocker dans les sous-sols de manière viable – à des échelles spatiales et temporelles conséquentes – la meilleure place pour la majeure partie de nos réserves de combustibles fossiles est de rester dans le sol. L’innovation est nécessaire mais cette approche revient à soumettre notre futur commun à un pari, celui d’une possibilité non prouvée.

Le changement climatique n’est pas le seul le problème auquel nous faisons face. Notre système de croissance économique sans limites est inexorablement lié à la sixième extinction de masse dans l’histoire de la planète, dont le cours s’accélère sous nos yeux et échappe à tout contrôle. La simple prise en compte de ce fait devrait nous inciter à méditer sur la dangereuse priorité que nous donnons au présent sur le futur. Pourtant, la politique énergétique du Canada continue de diminuer les perspectives d’avenir des personnes exclues ou défavorisées, particulièrement au sein des communautés autochtones, et menace l’ensemble du tissu vivant avec lequel nous partageons notre héritage et notre destinée.

  • Vous soutenez que nous laissons à nos enfants une planète en meilleur état que nous l’avons trouvée

Au regard de la société industrielle moderne, qui consomme avidement les ressources et qui dégrade les puits naturels (tels que les forêts et les océans), cet énoncé est clairement faux. La seule voie qui permettrait aux systèmes naturels de la planète de se renouveler serait de réduire l’échelle et l’empreinte du projet humain. Même si nous décidions de poursuivre cette voie, force est de reconnaître que nous avons déjà causé des changements irréversibles dans différents systèmes naturels primordiaux. Notre héritage naturel de ressources non-renouvelables a été largement dilapidé et la famille du vivant est déjà considérablement réduite. Dans ce contexte, une stratégie axée sur l’innovation et le soutien continu aux industries fossiles est tout simplement insuffisante. Nous devons volontairement réduire nos revendications sur la nature.

  • Dans votre discours à Houston, vous avez fait référence au Programme énergétique national de votre père, en le qualifiant d’échec

Malgré ses défauts, les principes fondamentaux du Programme, portant sur la sécurité dans l’approvisionnement énergétique, les opportunités économiques à saisir, et sur l’équité dans l’accessibilité à l’énergie, peuvent difficilement être critiqués. Le Canada n’était-il pas alors servi comme il se doit par un leader conscient des dangers de son époque et prêt à prendre les mesures nécessaires ? Quel sera votre propre héritage quand il deviendra clair que nous ne pouvons gagner sur tous les fronts ? Où trouverons-nous le leadership dont nous avons désespérément besoin ?

La responsabilité du Canada est claire. Aux côtés d’une communauté grandissante au sein du milieu académique et dans la société civile, nous demandons un moratoire sur tout nouveau projet d’exploration et de développement de combustibles fossiles – incluant les infrastructures auxiliaires, principalement les pipelines – ainsi que l’identification d’un chemin à suivre vers le déclin contrôlé de l’industrie des combustibles fossiles au Canada. De plus, le Canada doit se montrer intransigeant dans la promotion de politiques similaires à l’étranger. Là se trouve notre seule chance pour une transition à la fois équitable et réaliste vers une économie post-énergie fossile.

Nous sommes désormais confrontés aux conséquences de l’expansion démesurée du projet humain, qui affecteront les générations présentes ainsi que les innombrables vies à venir. La fenêtre d’opportunité pour agir graduellement, dans un paysage politique et institutionnel qui nous soit familier, s’est refermée. En ce moment crucial, il nous faut plus que des paroles banales et réconfortantes; nous avons besoin d’un leadership courageux sachant faire face à la discorde et à l’incertitude et qui ne saurait être obscurci par les distractions passagères renforçant le statu quo. Si nous voulons garder un espoir réel dans le futur, les décisions à prendre doivent tenir compte de la magnitude et de la gravité de la situation actuelle. Nous vous exhortons de protéger les droits fragiles de la postérité.

Nous vous saurions gré de nous donner l’opportunité de vous rencontrer afin de traiter de ces questions urgentes, qui touchent au futur de toutes les formes de vie sur Terre.

 

Nous vous prions d’agréer, Monsieur le Premier Ministre, l’expression de notre très haute considération,  

 

Peter G. Brown Jennifer Gobby
Matthew Burke Gabriel Yahya Haage
Stephen Clare Emery Hartley
Timothy Crownshaw Karan Kumar
Alice Damiano Christopher Orr
Laura Gilbert Dina Spigelski
Caleb Gingrich Romain Svartzman

Département des sciences des ressources naturelles, Université McGill

 

James Arruda Alicia Richins
Natália Britto dos Santos Sophia Sanniti
Kesha Fevrier Martin Sers
Maria Juncos Peter A. Victor
Alia Karim

Faculté des études de l’environnement, Université York

 

Janica Anderzén Joshua Farley
Jon Erickson

École Rubenstein des sciences de l’environnement, Université du Vermont

 

Daniel Horen Greenford Damon Matthews

Département de géographie, urbanisme et environnement, Université Concordia

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