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Le socialisme de marché : une défense (article de blog écrit par Charles Guay-Boutet)

Le début de la décennie 1980-1990 est marqué par la victoire, au Royaume-Uni et aux États-Unis, de partis résolument pro-marchés ou dits «néolibéraux», marquant ainsi un net recul de la gauche traditionnelle[1]. C’est dans ce contexte qu’un certain nombre de théoriciens de gauche ont essayé de réactualiser un modèle d’abord développé par l’économiste polonais Oskar Lange au cours des années 1930-1940 : le socialisme de marché, modèle qui cherche à arrimer les fonctions instrumentales du marché dans l’allocation des ressources à la réalisation de l’égalité telle qu’entendue par les socialistes. Vingt ans plus tard, avec la popularité croissante de politiciens s’affichant comme « socialistes » aux États-Unis, en Grande-Bretagne, etc. ce projet politique apparaît ressurgir comme alternative souhaitable au capitalisme financiarisé, sans pour autant qu’une forme définie de socialisme soit mise de l’avant.

 

Charles Guay-Boutet est un étudiant qui commence son doctorat en janvier à l’université McGill avec le projet E4A. Cet article de blog a initialement été publié par Raisons Sociales 

Dans cet essai, nous défendons la thèse selon laquelle le socialisme de marché, dans la version élaborée par l’économiste américain John Roemer dans A future for socialism, caractérisé par la propriété sociale du capital (machinerie, monnaie, etc.) tout en réalisant l’égalité souhaitée par les socialistes, offre une piste de réflexion intéressante comme solution d’une série de problèmes économiques avec laquelle toute économie est aux prises et souvent présentée comme contre-arguments définitifs contre une socialisation de l’économie. Nous soutenons que la disparition de la dualité de classes propre aux économies capitalistes et soutenue par les théoriciennes du socialisme de marché est au centre de la résolution potentielle de ces problèmes. Pour soutenir notre thèse, il nous faudra d’abord rigoureusement définir les concepts ambigus que nous allons mobiliser, que ce soit l’idée de «socialisme» et même de «marché». Une fois ces concepts clarifiés, nous aurons à présenter le modèle de socialisme de marché tel que proposé par Roemer dans ses grands traits, de sorte que nous pourrons ensuite nous attaquer aux différents types d’« échecs de marché » typiques des économies capitalistes et comment le socialisme de marché offre une piste de solution intéressante, en particulier en arguant que la surémission de pollution propre à nos économies est liée aux intérêts de classes du capitalisme contemporain.

Qu’est-ce que le socialisme de marché?

D’emblée,  l’imbrication du marché et des valeurs socialistes telle que proposée par l’expression même de «socialisme de marché» peut apparaître contradictoire. Il nous faut désambiguïser le concept de «socialisme». Pour Plant, on peut définir celui-ci de deux manières. Traditionnellement, les socialistes se sont intéressés aux «finalités sociales» [end-states principles], c’est-à-dire ce que la société socialiste devait réaliser, soit l’égalisation de certains biens sociaux inégalement distribués dans les sociétés capitalistes, que ce soit les revenus, la satisfaction des besoins, la liberté positive entendue comme possibilité de s’accomplir, etc. Par rapport à ces finalités, la gauche traditionnelle a envisagé que les moyens adéquats de les réaliser consistait en la propriété étatique des moyens des productions par la nationalisation des entreprises.[2] À notre avis, la propriété étatique, telle que privilégie durant la révolution russe et suivie ensuite par la révolution chinoise, cubaine, etc., relève d’un fétichisme au sein de la tradition socialiste.[3]  Nous soutenons que les différents régimes de propriété juridique des moyens de production sont des problèmes de nature instrumentale, c’est-à-dire comme moyen le plus adéquat pour réaliser les finalités souhaitées par les socialistes de sorte que la nationalisation n’a, d’emblée, aucune priorité sur d’autres moyens qui pourraient s’avérer plus efficaces. Mais ces finalités, quelles sont-elles et comment le marché peut-il prétendre au statut de mécanisme le plus adéquat en vue de les réaliser?

Le socialisme comme état terminal d’égalité

Cherchant à tout prix à éviter les querelles byzantines quant à la définition «juste» de ce qu’est le socialisme, nous allons plutôt exposer la définition de Roemer, à laquelle nous adhérons.[4] Pour lui, les socialistes revendiquent l’égalité d’opportunités, c’est-à-dire des chances égales d’obtenir trois biens sociaux : la réalisation de soi [self-realization], de son bien-être [welfare] et de l’influence politique.[5]  L’idée d’égaliser les «opportunités» de bien-être plutôt que le bien-être lui-même permet d’éviter un problème bien connu : s’il fallait égaliser le bien-être stricto sensu, la société devrait alors consacrer d’énormes ressources pour la satisfaction d’un souhait de bien-être pouvant être irrationnel. De plus, cette attention aux égalités d’opportunités de départ laisse à chacunE une relative autonomie dans les choix éthiques fondamentaux regardant comment organiser sa propre vie. C’est donc des opportunités égales de se réaliser pour tous au niveau le plus élevé permis par le potentiel productif et économique d’une société à un moment historique donné que les socialistes doivent égaliser, c’est-à-dire orienter au maximum le potentiel économique d’une société à l’autoréalisation de tous.[6] Cette revendication suffit à exclure l’acceptabilité morale de la société capitaliste où une telle égalité n’existe pas.

Retournant contre lui-même l’un des postulats de l’économie néoclassique, Roemer défend qu’en assumant le principe de Pareto, selon lequel un état social n’est préférable que si au moins un agent le préfère à un autre et que personne ne s’en trouve plus mal, le modèle développé se devra, pour des raisons éthiques, d’être Pareto-supérieur à une société capitaliste.[7] Un tel modèle n’a pas non plus besoin de théoriser un «homme nouveau»[8], le marché incarnant un espace de médiation économique entre agents. Avant d’aller plus loin, il nous faut définir ce qu’on entend par «marché».

Le marché, certes, mais quel régime de propriété?

On peut rapidement définir le marché comme cet espace à l’intérieur duquel les agents économiques, placés en compétition afin de vendre leur production, se livre une lutte qui est porteuse d’informations avantageuses pour les consommateurs par l’intermédiaire du mécanisme des prix, porteurs d’incitatifs et signe d’une allocation efficace. Comme le formule Miller :

Markets serve simultaneously as information systems and as incentive systems. The price mechanism signals to the suppliers of goods what the relative demand is for different product lines, while at the same time giving them an incentive, in the form of potentially increased profits, to switch into lines where demand is currently high in relation to supply. […] even if we imagine people so socially responsible that they require no private incentives to employ themselves is the most useful way, there is still need for a mechanism to signal that most useful employment is. Profit just do that […].[9]

La compétition pour le profit est responsable d’une dynamique propice à l’innovation quant aux technologies productives, ayant l’effet de réduire le coût des biens de façon Pareto-efficiente[10] sur le long terme. Le marché est nécessaire à ce qu’une entreprise soit gérée dans le but de maximiser ses profits, seule manière d’utiliser les ressources de façon optimale en répondant aux informations véhiculées par le marché, coordonnant efficacement les actions de millions d’agents.[11] C’est la définition du marché, qui comme telle n’implique aucune forme prescrite de propriété.

Si on associe généralement le marché avec le capitalisme et la propriété privée des moyens de production, ces trois notions ne s’impliquent pas logiquement.[12] En effet, rien n’empêche qu’une économie ait recours aux mécanismes de marché d’incitatifs et d’allocation tout en socialisant la propriété des firmes, au sens où la «propriété publique» signifie seulement que le corps social étendu puisse disposer de l’utilisation et du produit d’un actif[13] répondant néanmoins aux incitatifs de marché. Par ailleurs, la propriété peut être publique sans pour autant être étatique. Il n’est pas nécessaire que l’État possède un actif pour que le peuple en soit propriétaire. En fait, de toutes les formes de propriété possible (coopérative, publique, privée, etc.), une théorie du socialisme doit, à notre avis, être libre de tout a priori. La propriété est une donnée purement instrumentale, l’égalisation des opportunités à leur plus haut niveau possible étant la finalité à servir. Comme l’indique Roemer :

In sum, I view the choice of property rights over firms and other resources to be an entirely instrumental matter; possibilities for organizing such rights should be evaluated by socialists according to the likelihood that they will induce three equalities with which socialists are concerned.[14]

C’est en ce sens que nous considérons qu’un socialisme, au sens d’une propriété sociale non-étatique des moyens de production où le profit est redistribué[15] et utilisant les mécanismes de marché pour en assurer une utilisation efficace, est un modèle parfaitement cohérent et qui, de surcroît, est libéré d’une série d’échecs de marché propre au capitalisme où domine la propriété privée des moyens de production. Mais en quoi ce modèle consiste-t-il concrètement?

Maintenant que nous connaissons les motivations philosophiques qui animent le socialisme de marché, il nous faut maintenant démontrer comment celui-ci est-il mieux à même qu’une économie de marché capitaliste de résoudre une série de problèmes philosophico-économiques qui perturbent le bon fonctionnement du marché, peu importe le régime de propriété. Nous commencerons par décrire le modèle de Roemer dans sa généralité, pour ensuite démontrer comment celui-ci peut prétendre à une alternative viable à l’économie capitaliste.

 Le modèle[16]

Tel que mentionné plus haut, le déterminant principal d’un type d’économie est le régime juridique par lequel la propriété des moyens de production et la distribution du profit sont réglementés. C’est donc par cet aspect que nous commencerons l’exposé. Imaginons une économie composée d’entreprises organisées comme nous les connaissons, mais où à tout adulte est distribué un nombre égal de coupons dont le seul usage possible est leur échange, direct ou via un fond mutuel, contre des titres des entreprises vendus sur le marché et donnant droit à une partie de ses profits proportionnelle au nombre de coupons investi. Ces entreprises sont regroupées en groupes industriels supervisés par des banques sous la juridiction légale de l’État : le «régime juridique» de propriété en vigueur peut être qualifié de «socialisé» au sens où il est diffusé à l’ensemble du corps social, tous pouvant devenir acquéreur du profit des firmes.  Les travailleurs, payés en monnaie selon l’offre et la demande de travail sur le marché (mécanisme essentiel à l’incitation au travail[17]), déposent leur épargne dans des banques, laquelle est utilisée pour consentir des prêts aux entreprises. La santé financière de la banque dépendant de sa politique de prêts, elle est motivée à examiner attentivement les actions de ses entreprises clientes et le bien-fondé de leurs décisions, à l’image du keiretsu japonais, où la banque tient sa réputation de l’excellence de son examen [monitoring]. Les coupons remis aux citoyens sont non-monnayables, afin d’éviter la concentration de la propriété et la formation d’une classe, ou d’un groupe social restreint, de propriétaires. Il n’y a donc pas, dans cette économie, de «classes», puisque tous bénéficient au même titre des mécanismes de redistribution.  Une entreprise vigoureuse sera l’objet d’une forte demande en investissement de coupons et, leur valeur nominale baissant, signalera sur le marché la santé de l’entreprise. Le prix, comme mécanisme de marché, conserve ici sa fonction de signal pour toutes les marchandises sauf les coupons exprimant la valeur de l’entreprise, de sorte que c’est par rapport à ceux-ci qu’agit et réagit la firme, et non aux commandes de l’État. Par ailleurs, celui-ci n’est pas impliqué dans la production, à l’image d’une société d’État. Les administrateurs des entreprises «vendant» leur compétence sur le marché du travail, la qualité de leur travail sera exprimée par la valeur du profit auquel la détention de coupons de cette entreprise donne droit : « Furthermore, the coupon stock market should provide the same discipline over firm management as a capitalist stock market does. »[18], et ce même si le coupon ne sert pas ici de système de financement, celui-ci étant assuré complètement par les banques. Finalement, Roemer suggère que les petites entreprises nées du «génie entrepreneurial» soient seulement nationalisées si elles deviennent trop importantes, moyennant une importance compensation financière pour l’entrepreneur. Ajoutons à cela que les entreprises ont toujours l’incitatif de réduire leurs coûts pour mieux distribuer leurs profits, (Roemer estime ces facteurs suffisants pour que l’innovation perdure dans cette économie.[19]) Voici le modèle présenté dans ses grands traits. Voyons maintenant comment, selon nous, celui-ci surpasse le capitalisme dans la résolution des échecs de marché, le «nœud» de l’argument étant que ce modèle n’a guère besoin d’une classe de propriétaire des moyens de production, tous étant travailleurs et propriétaires.

Le problème de l’aléa moral

La science économique définit l’aléa moral comme un problème d’information asymétrique où, un contrat conclu, l’un des agents impliqués change son comportement d’une façon qui est nuisible à l’autre agent. Par exemple, on dira qu’un assureur fait face à un aléa moral lorsque, signant un contrat d’assurance, l’assuré diminue sa vigilance de telle sorte que les risques de devoir verser des primes augmente. Or, l’aléa moral se décline en plusieurs types de problèmes spécifiques. Nous en traiterons deux, qui sans pour autant être absent du modèle, le libère de leur présence inhérente au système capitaliste : le principal-agent et le problème de la «garantie implicite».

Le principal-agent et le problème de la «garantie implicite».

On définit le problème du principal-agent par le fait qu’au sein d’une entreprise, un propriétaire (principal) engage un administrateur (agent), lesquels sont bien souvent motivés par des intérêts contradictoires, poussant l’entreprise dans des directions elles-mêmes contradictoires selon le point de vue de l’une de ces deux parties. On associe généralement ce problème à un type d’aléa moral, le manque d’informations de la part du principal en étant la source :

A principal-agent problem arises when one actor (a principal) must engage another (the agent) to perform a task. In general, the agent has interests which differ from the principal’s, and if the principal cannot easily monitor or supervise the agent, then the agent will not do just what the principal want done. Such problems arise everywhere in economic life […].[20]

Dans une économie capitaliste, ce problème se concrétise lorsqu’il n’y a pas de groupe doté d’incitatif suffisant à exercer une proche surveillance de l’entreprise, la propriété étant diffusée à des milliers d’actionnaires.[21] Tel que décrit plus haut, le système de surveillance des entreprises, inspiré du keiretsu japonais et la propriété sociale des entreprises, apparaît comme une avenue prometteuse de résolution de problème, et ce de deux manières complémentaires. Premièrement, les administrateurs sont toujours situés dans un marché compétitif où leur salaire et réputation dépend de leur travail, tout comme dans le système capitaliste : la propriété de l’entreprise ne change rien à la nature du problème.[22] Mais de plus, les banques publiques, dont le seul mandat légal est de recueillir l’épargne et de consentir des prêts sur la base de ses dépôts, limitant ainsi le pouvoir de création monétaire à des fins spéculatives, détiennent plus d’informations et sont capables de réagir plus rapidement qu’une banque privée aux décisions des agents car contrairement au système capitaliste, ici le principal responsable de la surveillance n’est pas un groupe d’actionnaires diffus ou une banque cherchant du profit, mais une banque dont l’intérêt à la surveillance est d’autant plus motivée que c’est là le seul mandant des administrateurs, dont l’avenir professionnel dépend: « It has an incentive to monitor the firms in its group effectively because, by so doing, it keeps its firms profitable and thereby able to pay back their loans. »[23] Deuxièmement, le travailleur détenteur de coupons est explicitement motivé à examiner les actions de l’entreprise et est mieux doté en information qu’un actionnaire isolé comme dans la société par actions capitaliste, se trouvant sur place. De la qualité du travail dans son ensemble dépend la part de profit reçu par coupons. Comprenons donc que si, dans une économie capitaliste, les intérêts motivant les détenteurs du capital et les travailleurs divergent, le seul fait que le régime de propriété impliqué par le socialisme de marché élimine la dualité de classes «aligne» les intérêts du travail et du capital en un seul, soit la maximisation du profit des firmes. Cet intérêt est le même pour tous les agents travailleurs, propriétaires du capital. La relation principal-agent étant ici directe par la disparition du système de propriété actionnariale, on dispose d’une banque apte à intervenir promptement dans la gestion de la firme :

The proposed bank-centric financial system thus largely mitigates the planner-manger principal-agent problem, and does so in a way potentially superior to that of the stock market-centric system. The main bank and the group partners have a larger stake in, and more ‘’inside’’ information about, a company that the ordinary shareholders in a stock market-centric system, are likely to be capable of detecting and acting on early sings of trouble more easily than a diffuse body of stockholders, and are prone to take a longer view in the matter of risk-taking and innovations.[24]

De la même façon, un autre type d’aléa moral intervient lorsque l’État se portant au secours d’une institution en danger, fournit pour l’avenir la garantie implicite que peu importe les risques pris, l’État peut sauver l’entreprise. La crise financière de 2008 nous offre un exemple navrant d’un tel aléa, entendu que l’essentiel du système financier fut secouru par les gouvernements alors même que les spéculateurs étaient responsables de la crise. Une telle situation engendre nécessairement un état tel où l’administrateur dispose d’un champ d’actions éloigné de l’impératif de rentabilité à long terme l’entreprise n’ayant pas à réellement subir l’épreuve du marché, entendu que le gouvernement soutient totalement, implicitement ou non, son secteur financier. Or, nous croyons que le modèle de socialisme de marché tel que décrit jusqu’ici, sans être libéré de problèmes ponctuels liés à l’asymétrie d’informations État-entreprise, est néanmoins libéré d’une telle tension intrinsèque car les travailleurs, propriétaires de coupons au sein des entreprises dans lesquelles ils travaillent, n’ont pas a priori d’incitatifs à modifier leurs comportements d’une telle façon qu’ils puissent maximiser leurs bénéfices tout en brisant le processus de coordination à l’œuvre dans l’économie : de leur travail dépend la valeur de l’entreprise dont la santé est proportionnelle à la valeur du profit que non seulement eux, mais l’ensemble des propriétaires-travailleurs recevront.[25]  À cet égard, le modèle ne souffre pas d’une faiblesse inhérente à la propriété privé et actionnariale des entreprises, où l’incitatif à la surveillance de la part des travailleurs est faible.

Les problèmes d’action collective et les externalités

Les économies de marché sont sujettes aux «échecs de marché», c’est-à-dire des situations où le marché n’organisant pas les échanges d’une manière efficace, les actions de long terme socialement bénéfiques ne sont pas prises, par exemple la construction d’infrastructures collectives nettement plus écologiques que celles léguées par la société de consommation.[26] L’exemple le plus connu d’échec de marché est sans doute celui des externalités négatives ou du «resquilleur» [free-rider] c’est-à-dire où deux échangistes n’assumant pas la totalité du coût associé à un échange, une partie l’est par une tierce personne. Le cas de la pollution est sans doute le plus simple : une entreprise déversant une pollution résultant de sa production dans une rivière produit des externalités au sens où seuls quelques individus (propriétaires et travailleurs de la firme) ont intérêt à polluer un environnement, quoique le résultat global au terme de la pollution soit Pareto sous-optimale, l’environnement s’étant dégradé[27]. Or, nous croyons que le modèle de Roemer suggère une solution appropriée à cette problématique en éliminant l’incitatif à la production d’externalités pour la classe capitaliste. Il serait en effet fautif de considérer les externalités négatives comme désincarnées d’intérêt spécifiques :

In a capitalist economy, there is a small class of wealthy individuals who receive large amounts of income as their share of firm’s profits, and it is generally in their interests to have high levels of the profit-increasing public bads.[28]

Prenant en guise d’exemple les revendications de législations protectrices de l’environnement déjà réclamées par les populations quitte à ce que leurs effets sur la production soit ressentie, Roemer déduit l’hypothèse qu’un profit plus également distribué réduira l’incitatif à produire des externalités puisque si l’incitatif à polluer est relativement fonction de l’intérêt d’une petite classe capitaliste et moins de celui du travail, la disparition d’une petite classe puissante de propriétaires du capital fait disparaître un groupe prêt à militer pour polluer. En faisant l’hypothèse plausible que les citoyens désirent accroître leur bien-être matériel, supposant aussi une baisse de la pollution, l’absence de groupes d’intérêts économiques puissants désirant «pousser» le niveau de pollution, laisse au travailleur médian le choix du niveau d’externalités à générer au sein d’un processus démocratique.[29] Finalement, la possibilité pour les travailleurs de déterminer dans leur intérêt le niveau d’investissement et de production peut faire décroître le niveau d’externalités, celui-ci n’ayant guère besoin d’être haut pour satisfaire les intérêts du travail :

One should expect, then, that at equilibrium the middle and poor will control most firms, as they own the majority of coupons in society. Thus, the firms will choose their levels of investments in the interest of the middle  and the poor. Furthermore, the rich will derive only a fairly small fraction of their […] consumption from the profits of firms, and will not, therefore, desire as high level of the public bad as they did in the capitalist economy.[30]

L’État demeurant le principal agent capable d’entreprendre des projets collectifs échappant aux incitatifs immédiats, le modèle permet que des consultations politiques, où l’intérêt économique immédiat n’est plus la seule force motivationnelle mais bien l’intérêt citoyen collectif qui est lui, sollicité, aboutissent à des pratiques d’investissement collectivement avantageuses (via l’impôt, par exemple) : « The political process is one way of resolving the Prisoners’ Dilemma that afflicts the market place. »[31]

Conclusion: quelle critique?

À notre avis, la défense que nous avons faite dans ce texte du socialisme de marché telle que théorisée par Roemer peut légitimement apparaître décevante pour qui recherche une critique fondamentale du capitalisme et de sa justification théorique, voire apologétique, l’économie néoclassique. Si cette déception est à notre avis légitime, nous souhaitons mettre en évidence ce qui apparaît comme l’une de ses forces. À l’image de la boutade de Lange, montrant que les outils mathématiques de la théorie néoclassique permettaient, en réalité, de démontrer la faisabilité du socialisme, le modèle de Roemer nous semble puiser l’une de ses forces de son économisme épistémologique. En ne questionnant pas, ou très peu, les présupposés anthropologiques des néoclassiques pour concentrer l’attention sur le régime de propriété du capital, nous pouvons contribuer à ouvrir le débat sur les moyens les plus appropriés de réaliser le socialisme et décrédibiliser la thèse selon laquelle « la » science économique propose une conclusion politique implacable de ses démonstrations : l’inévitabilité du capitalisme libéral.

Nous ne sommes pas d’avis que l’argument de Roemer est définitif ou qu’aucune autre piste de recherche en sociologie ou en économie politique hétérodoxe ne nous permette de réfléchir aux mêmes problèmes. Nous espérons néanmoins contribuer à mettre en évidence la valeur d’un argument consistant à vouloir prendre le discours économique dominant à son propre jeu.

 

Bibliographie

Bardhan, Pranab. & Roemer, John. (1992) « Market Socialism : A Case for Rejuvenation », Journal of Economic Perspectives, Vol. 6, No. 3, pp. 101-116

(1991) « Market socialism », University of California in Davis Working Paper, janvier 1991, in www.escholarship.org/uc/item/6c86h1r2

DiQuattro, Arthur (2011) « Market Socialism Is Not Market Capitalism : Remarks on Robin Hahnel’s ‘’Economic Justice’’, Review of Radical Political Economics, Vol. 43, No. 4, p. 522-539

Miller, David (1989) « Why Markets? », dans Julian Le Grand et Saul Estrin (dir.), Market socialism, Oxford, Clarendon Press, p. 25-50

Plant, Raymond. (1989) « Socialism, Markets and End States », dans Julian le Grand et Saul Estrin, Market Socialism, Op. Cit., p. 50-77

Roemer, John (1994) A Future for Socialism, Harvard, Cambridge University Press

Roemer, John (1995)  A Future for Socialism, Theoria, 85, Mai 1995, pp. 17-46

  • (1992) « The Morality and Efficiency of Market Socialism », Ethics, vol. 102, no. 3, pp. 448-464
  • (1992) « Can there be Socialism after Communism?», Politics & Society, no. 20, pp. 261-276
  • (1989) « Marxism and Contemporary social Science », Review of Social Economy, vol. 47, no. 4, pp. 377-391

Putterman, Louis (1994), « Comments on A Futur for Socialism », Politics & Society, no. 22, pp.489-505


Remerciements: Je tiens à remercier Patrick Turmel, de la Faculté de philosophie de l’Université Laval, pour la qualité de la formation en éthique qu’il prodigue ainsi que pour m’avoir fait découvrir le marxisme analytique. Toute erreur dans l’argument développé dans ce texte ne relève que de moi.

[1] : David Miller, Why Markets? p. 25, in Julian LeGrand et Saul Estrin, Market socialism, Clarendon, Oxford University Press, 1989

[2] : Raymond Plant, Socialism, Markets, and End States,p. 52-53, in Ibid.

[3] : John Roemer, A future for socialism, Cambridge, Harvard University Press, 1994 p. 20

[4] : Voir §1, in Ibid., «What socialists want»

[5] : Ibid., p. 11

[6] : Ibid., p. 12-13

[7] : John Roemer, The Morality and Efficiency of Market Socialism, p. 451,  Ethics, Vol. 102, no. 3, avril 1992. Par rapport au principe de Pareto, nous ne traiterons pas de la «phase transitoire» entre le capitalisme et le socialisme, transition qui occasionnerait sans aucun doute une enfreinte au principe de Pareto. Ni Roemer ni nous-même n’avons de réponse, actuellement, à cette question de la transition.

[8] : Louis Putterman, Comments on A future for Socialism, Politics & Society, no. 22, 1994, p. 489

[9] : David Miller, Op. Cit., p. 30

[10] : John Roemer, A future for socialism, Theoria, Mai 1995, no. 85, p. 18. Pour le reste des notes infra-paginales, nous utiliserons l’année pour indiquer la différence entre les  deux textes homonymes de 1994 et 1995.

[11] : John Roemer, The Morality and Efficiency of Market Socialism, Op. Cit., p. 452

[12] : John Roemer, Can there be Socialism afetr Communism? p. 261, Politics & Society, 1992, no. 20

[13] : John Roemer, Marxism and Contemporary Social Science, Op. Cit., p. 387. Dans le cadre de ce texte, nous considérerons les termes «public» et «social» comme parfaitement synonymes et relatifs à la propriété.

[14] : John Roemer, A future for socialism, 1994, Op. Cit., p. 23

[15] : Ibid., p. 34

[16] : Toute la description du modèle est issue des chapitres 6, 7 et 8 de l’essai de Roemer dans John Roemer, A future for socialism, 1994, Op. Cit.

[17] : John Roemer, Can there be Socialism after Communism? Op. Cit., p. 267

[18] : John Roemer, A future for socialism, 1994, Op. Cit., p. 50

[19] : John Roemer, The Morality and Efficiency of Market Socialism, Op. Cit., p. 458

[20] : John Roemer, A future for socialism, 1994, Op. Cit., p. 37. C’est nous qui soulignons, marquant le caractère d’information asymétrique de cette situation.

[21] : Pranab Bardhan & John Roemer, Market Socialism : A Case for Rejuvenation, Journal of Economic Perspectives, Vol. 6, no. 3, été 1992, p. 106

[22] : John Roemer, A future for socialism, 1994, Op. Cit., p. 5

[23] : Ibid., p. 76

[24] : Pranab Bardhan & John Roemer, Market Socialism : A Case for Rejuvenation, Op. Cit., p. 109

[25] : Arthur DiQuattro, Market Socialism Is Not Market Capitalism : Remarks on Robin Hanhel’s ‘’Economic Justice’’, Review of Radical Political Economics, Vol. 43, no. 4, p. 530

[26] : Pranab Bardhan & John Roemer, Market socialism, University of California in Berkeley working paper, janvier 1991, in www.escholarship.org/uc/item/6c86hir2

[27] : John Roemer, A future for socialism, 1995, Op. Cit., p. 28

[28] : Ibid.

[29] : Pranab Bardhan & John Roemer, Market Socialism : A Case for Rejuvenation, Op. Cit., p. 103-104

[30] : John Roemer, A future for socialism, 1995, Op. Cit., p. 35

[31] : Pranab Bardhan & John Roemer, Market Socialism : A Case for Rejuvenation, Op. Cit., p. 461

 

 

 

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